Arthur Jobin par Suzanne Deriex

Arthur JOBIN
Auteur Suzanne DERIEX 22 mai 1991

Une fin d’après-midi de mars, grise et pluvieuse, je me suis trouvée face aux emblèmes d’Arthur Jobin exposés à la galerie Leonelli, au coeur de Lausanne. Choc de la lumière, violence et harmonie des couleurs, équilibre réaffirmé, symétrie et géométrie exactes, joie solaire, stabilité et mouvement, désir, mystère de la fécondation, germe secret et protégé perpétuant la vie. J’avais connu quelques-unes des premières toiles d’Arthur Jobin, ses paysages citadins sous la neige, puis ses abstractions lyriques, son passage soudain du gris à la couleur pure, de plus en plus éclatante. Il me manquait des jalons pour expliquer sa recherche ardente, incoercible.

Je suis allée le trouver dans son atelier à Fey. A l’école, le petit Arthur dessinait le mot dont il ignorait l’orthographe, volait les craies du tableau noir. Son père, tailleur, faisait partie d’une troupe de théâtre amateur et s’intéressait à la peinture. Arthur hérita d’une boîte de couleurs. L’heureuse mode des concours de dessins d’enfants dans les grands magasins lui permet de remporter tous les prix, mais « pas question d’aller faire le crâneur à l’école secondaire ». Intelligent, il s’ennuie en classe, chahute. Dès que possible, on lui fait commencer un apprentissage de tailleur: « Tu pourras toujours faire du dessin de mode. » Ille quitte et s’engage comme vendeur au rayon des beaux-arts de la droguerie du Lion d’or à Lausanne où son patron et les peintres, ses clients, lui prodiguent un précieux enseignement technique. Plus tard, il parvient à s’inscrire à l’Ecole des Beaux-arts comme élève libre, puis régulier, sans cesser de gagner sa vie en brassant la couleur comme décorateur au Comptoir suisse ou peintre en bâtiment. A l’école, Jobin cherche, s’obstine, déforme le sujet. Un jour, Marcel Poncet le met à la porte, le rattrape dans l’escalier: « Ici, ça ne va pas, fais des milliers de croquis chez toi et viens parfois nous les montrer. » Le jeune homme ne se doutait pas, à l’époque, qu’il serait un jour professeur de sérigraphie, dans cette même école!
Dans son atelier au centre de Lausanne, il dessine pendant plusieurs années presque sans peindre, passe quand il le peut quelques jours à Paris, prend des cours de danse, dirige la troupe du Petit-Théâtre avant de rejoindre celle des Faux-Nez. C’est avec elle qu’il travaille quatre mois à Paris et prépare une exposition. A son retour, il comprend que la peinture n’accepte pas de partage.

En 1950, 1952, 1956, 1957, il obtient la bourse fédérale; des médailles … « Ne croyez pas que ce soit facile, il faut plusieurs années à un jeune artiste pour se faire une biographie. » A la galerie de l’Entracte, Jobin est le premier à Lausanne à exposer des toiles non figuratives. Suivent des expositions en Suisse et à l’étranger. Sa femme, Claire, tisse de hautes tapisseries – emblèmes déjà? – d’après ses cartons. Elles participeront à de grandes expositions internationales. Jobin s’est toujours préoccupé de la mise en couleurs intérieure et extérieure des bâtiments. Il faut vingt ans d’expérience pour devenir un coloriste consultant et être sensible non seulement aux volumes, aux formes, à l’environnement mais aussi à la vie qu’abriteront les murs. Il importe de ne jamais céder aux modes.

Je reviens aux toiles que j’ai sous les yeux:
– Pourquoi, depuis plusieurs années, représentez-vous toujours ce grand
cercle inscrit dans un carré?

C’est un choix primal. Après mes toiles structurées par l’horizontale et la verticale, le cercle s’est imposé, fondamental comme le soleil et sa trajectoire apparente, comme la pupille, le nid des oiseaux, la hutte des Indiens, la ronde des enfants, le cercle des hommes en paix.

Le carré lui donne son assise, sa stabilité. Le choix limité des couleurs – onze, toujours les mêmes – , la soumission au compas et à la règle, soutiennent son imagination sans cesse renouvelée. Il y a dix ans, lors d’un voyage à Mexico avec ses élèves, Jobin reçut à la fois
une confirmation et un choc: il ne se savait pas si proche des Indiens.
Jobin sait aussi se passer de couleur. Il faut voir le relief en béton de l’église catholique de Grandson, les éléments en verre acrylique du collège de Coteau fleuri à Lausanne, le bronze au sable de l’Ecole professionnelle de Porrentruy. Eux aussi sont emblèmes, signes, présences.

Suzanne Deriex

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